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Theobald Boehm et la flûte traversière

doucillia, le 31/10/2016

Introduction

L’évolution de la flûte traversière est marquée par deux étapes capitales : la première a lieu à la fin de l’époque baroque et la seconde au milieu du XIXe siècle.

À la fin du XVIIe siècle, la flûte est complètement transformée. On la construit en trois parties : une tête de perce cylindrique, un corps de perce conique avec six trous ouverts, et une patte comportant un septième trou bouché par une clé. Tandis que l’instrument de la Renaissance était essentiellement diatonique, comme la musique de son époque, et possédait un son clair qui pouvait se faire entendre sur les champs de bataille, ce nouvel instrument en trois parties offre des possibilités chromatiques et une sonorité plus moelleuse. Les Hotteterre, facteurs français d’instruments à vent, ont sans doute eu une part active à cette transformation.

Flûte Flûtes baroques de Hotteterre
Flûtes de la Renaissance : cylindre percé de six trous Flûtes baroques de Hotteterre à 1 clé

La deuxième grande révolution dans la facture de la flûte traversière est due à Theobald Boehm en 1847.

Qui est Theobald Boehm ?

T. Boehm (9 avril 1794 - 25 novembre 1881, à Munich), est un flûtiste renommé qui composera de nombreuses pièces de virtuosité pour promouvoir son instrument. Il n’est cependant pas vraiment satisfait des instruments sur lesquels il joue, ce qui l’incite à chercher un nouveau système de clés permettant un son plus puissant et une meilleure justesse, problème récurrent de l’instrument. En savoir plus

Naissance du système Boehm

Comme on l’a vu, la flûte traversière avait été considérablement améliorée à la fin du XVIIe siècle par des facteurs comme les Hotteterre : puissance sonore, expressivité, couleurs, virtuosité, toutes qualités recherchées pour faire partie de l’orchestre naissant. Avec cette flûte baroque, appelée aujourd’hui traverso en France, c’est un nouvel instrument qui naît dans les années 1670-1680. Il sera adopté partout à partir de 1720 (c’est pour lui que Antonio Vivaldi compose ses concertos et Johann Sebastian Bach ses sonates : écouter un extrait de la BWV 1034), mais il pose encore beaucoup de problèmes aux interprètes notamment sur deux points : la justesse et le son.

C’est pourquoi des clés supplémentaires vont lui être ajoutées à partir de 1760, d’abord en Angleterre puis sur le continent. La flûte conique à cinq clés, qui permet la gamme chromatique sans doigtés de fourche, marque une évolution réelle surtout sur le plan de l’égalité sonore. C’est pour ces instruments qu’ont écrit Joseph Haydn (1732-1809) ou François Devienne (1759-1803). La flûte de Wolfgang Mozart dans le Concerto pour flûte et harpe, celle de Ludwig van Beethoven et de Franz Schubert utilisent des pattes allongées dotées de deux clés supplémentaires (écouter un extrait des Variations sur Trockne Blumen de Schubert joué sur une flûte à huit clés). Le désir de rendre l’instrument plus facile à jouer conduit beaucoup de flûtistes et facteurs de cette époque, comme Johann George Tromlitz, à accroître encore les ressources de l’instrument. Ainsi, au début du XIXe siècle, la flûte possède de cinq clés en France à huit clés en Angleterre et en Allemagne.

Flûte viennoise
Flûte viennoise à 8 clés contemporaine de Beethoven et Schubert

C’est dans ce contexte que s’inscrit la recherche de Boehm. S’appuyant sur des données acoustiques, il met au point en 1832, une première flûte « système Boehm » (par opposition aux systèmes précédents, dits « systèmes simples »). Les trous sont un peu plus larges, la perce est conique et le mécanisme fait preuve d’un ingénieux système de plateaux, d’anneaux et d’axes longitudinaux, qui permettent d’obturer les treize principaux trous disposés le long de l’instrument. Voir ci-dessous :

Flûte

Ce premier modèle ne rencontre pas un franc succès, notamment parce que de nombreux musiciens n’apprécient pas sa sonorité plus puissante et plus timbrée, et ne veulent pas s’adapter aux changements de doigtés radicaux qu’il implique. Il faut attendre le nouveau système de 1847 dont le corps en métal a une perce cylindrique et la tête une perce conique, et surtout son adoption par le Conservatoire de Paris en 1860 par Louis Dorus, pour que ce modèle remplace rapidement les flûtes à système simple dans la plupart des orchestres professionnels du monde. Voir ci-dessous :

Flûte

Un soutien de poids

C’est à l’Exposition universelle de Londres de 1851 que Hector Berlioz découvre les instruments présentés par Boehm. Il fait partie d’une mission d’étude envoyée par le ministère du commerce. À cette occasion, il rédige un rapport dans lequel il écrit : « M. BOËHM (de Munich) a obtenu une grande médaille pour l’application d’un nouveau système de perce aux instruments à vent à trous, tels que les flûtes, les hautbois, les clarinettes et les bassons. […] l’application ingénieuse que M. Boëhm en a faite, pour les flûtes surtout, méritait sans doute qu’on attirât sur elle l’attention des artistes et du public par la distinction qui lui a été accordée. M. Boëhm fait la plupart de ses flûtes en argent. Le son de ces instruments est doux, cristallin […]. Ce nouveau système a pour avantage de donner, aux instruments à vent à trous, une justesse presque irréprochable, et de permettre aux exécutants de jouer sans difficulté, dans des tonalités presque impraticables sur les instruments anciens. Le doigté des instruments de Boëhm diffère essentiellement de celui que l’on emploie sur les autres de la même espèce; de là, l’opposition que font beaucoup d’artistes à la généralisation du nouveau système. Il leur en coûte trop de recommencer l’étude de leur instrument […]. Nous ne doutons pas, néanmoins, qu’avant peu le système de Boëhm ne triomphe, et il faut féliciter les jurys de l’Exposition universelle de l’avoir compris. »

Un instrument révolutionnaire

Décrivons plus précisément la flûte de Boehm : sur un tube cylindrique, il perce aux endroits acoustiquement corrects les trous les plus larges possible. Tout le problème consiste alors à réaliser un mécanisme permettant avec neuf doigts utilisables d’obturer quatorze trous. Il conçoit alors un astucieux système qui permet d’actionner deux ou trois clés simultanément, avec un seul doigt. Les avantages sont multiples : la dextérité s’en trouve améliorée et l’on peut jouer dans tous les tons. De ce fait, les doigtés changent et certains enchaînements difficiles liés à la tablature du traverso sont évités. L’exécution de n’importe quel trait est désormais permise et la flûte devient un instrument plus complet.

C’est cet instrument qui donnera naissance à la flûte moderne. Il possède un mécanisme plus sophistiqué que les instruments précédents, car les trous ne sont plus placés à des endroits faciles à atteindre par les doigts du musicien, mais à leur emplacement optimal sur le plan acoustique. Les doigtés sont plus rationnels et permettent de jouer plus facilement dans toutes les tonalités. Les deuxième et troisième octaves sont plus faciles et plus justes que précédemment. Cette nouvelle facture connaîtra un succès tel, qu’elle sera également adaptée à la clarinette par Hyacinthe Klosé et Auguste Buffet.

Une autre grande avancée se situe au niveau du son. On a vu que, de cylindrique à la Renaissance, la flûte devient conique à la fin du XVIIe siècle. Elle le demeure pendant cent cinquante ans jusqu’à Boehm qui revient au cylindrique en 1847 avec son deuxième système. C’est une révolution car il augmente le diamètre et la longueur de l’instrument, qu’il perce de trous plus larges. Ainsi, le volume d’air mis en vibration est plus important et la flûte gagne en ampleur de façon jamais égalée : elle peut désormais tenir pleinement sa place au sein de l’orchestre. Mais l’émission de l’octave supérieure laisse encore à désirer. De nombreuses expérimentations amènent Boehm à revenir à une légère conicité, seulement pour la tête : «  […] il est incontestable que l’adoption du cône a puissamment servi à l’accord des octaves et à la facilité d’émission de toutes les notes graves et aiguës. »  (note Boehm 1).

Ainsi, l’homogénéité du son dans les trois registres est sans précédent puisqu’il permet d’obtenir un timbre puissant, quasiment égal du grave à l’aigu. Pour améliorer encore la qualité du son tout en évitant la fragilité de l’ancienne flûte en bois, Boehm s’interroge sur le choix du matériau destiné à la construction de sa nouvelle flûte. Il explique : « Après avoir déterminé et fixé les proportions acoustiques, j’examinai l’influence des divers métaux sur la qualité du son. Les tubes d’étain, […] rendaient le son plus mou et plus faible ; ceux en melchior avaient le son le plus clair et le plus aigu ; ceux en argent et en cuivre jaune, le son le plus parfait sous tous les rapports. » (note Boehm 2) C’est aussi grâce au métal, que le son gagne en richesse de timbre. Actuellement, les flûtes d’étude sont fabriquées en maillechort (alliage de cuivre, de nickel et de zinc) car c’est un matériau peu coûteux. Les flûtes traversières semi-professionnelles et professionnelles sont en alliage d’argent, en argent massif, en alliage d’or 9 carats ou 14 carats ou, plus rarement, en or 18 carats ou en platine.

Postérité du système Boehm

Dès lors, peu de changements seront apportés à la flûte traversière. Essentiellement : clé de sol dièse fermée, de si bémol pour le pouce (clé de Briccialdi). Elle se démonte en trois parties : tête, corps et patte. Les dimensions de la flûte en ut sont fixées à 19 mm pour le diamètre intérieur et 67 cm pour la longueur. Son corps cylindrique est percé de seize trous. En ce qui concerne la tessiture, il est maintenant possible d’obtenir trois octaves (de ut 1 à ut 4) avec un son homogène. L’instrument moderne semble être parvenu à son apogée, cependant, certains facteurs sont toujours actuellement en quête d’améliorations pour faciliter le confort de jeu.

Nombreux sont ceux qui avant Boehm, facteurs d’instruments, flûtistes ou physiciens, avaient tenté de perfectionner la flûte traversière. Aucun n’est parvenu comme lui à créer un instrument qui, même s’il a rencontré des opposants au départ, a réussi à s’imposer à tous durablement. Il a réalisé la plupart de ses essais seul et avec beaucoup de persévérance. Comme le note Pierre-Yves Artaud : « Si Boehm doit sûrement son invention en partie à Gordon, mais aussi Nolan, Tromlitz, à son ouvrier, à Buffet, etc., c’est lui, et en définitive lui seul, qui put relier tous ces travaux, créer un nouvel instrument en donnant historiquement un sens à une évolution de près de deux siècles. » (in La flûte, éd. Lattès/Salabert, Paris, 1986, p. 27.).

Le XXe siècle s’est emparé de toutes les potentialités de la flûte Boehm et a considérablement enrichi son répertoire. Claude Debussy est l’un des premiers à tirer parti du caractère de l’instrument (voir notre dossier sur Debussy et la Flûte), mais aussi Gabriel Fauré ou Piotr Ilitch Tchaïkovski (écouter un extrait de la Danse des flûtes de Casse-Noisette). Puis Maurice Ravel et Igor Stravinski innovent en introduisant dans l’orchestre la flûte alto en sol. Ils ouvrent ainsi largement la voie aux générations suivantes : André Jolivet, Pierre Boulez, Luciano Berio, Toru Takemitsu, Pascal Dusapin, etc. (écouter la fin du Premier Concerto pour flûte de Jolivet). Ces derniers tireront de la flûte des possibilités jusqu’alors insoupçonnées telles que : effets de percussion, doubles sons, sons « sifflés », « soufflés », etc. (écouter des extraits de la Sonate (in)solit(air)e composée par Heinz Holliger. Plus récemment, la richesse sonore résultant de l’association de l’instrument avec un dispositif électronique, donne à penser que l’exploitation des potentialités du système Boehm est loin d’être terminée.

Démonstration de la flûte - Démonstration du piccolo

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