« Musique classique : les compositeurs sortent de l’ombre »
Petites annonces musicales | Concert Baroque: Gloria et Magnificat de Vivaldi | Lancement de l’appel à projet Fest’Up | Gradiva l’opéra... on continue | Creation de l’Opéra Gradiva
Inscription Mot de passe oublié

Gustav Mahler : biographie


  • Nom Mahler Prénom Gustav Nation Autriche
  • Naissance 07/07/1860, à Kaliste (Bohême) Mort 18/05/1911, à Vienne (Autriche) Époque musicale Post-romantique

Né le 7 juillet 1860 à Kaliště (alors sous domination autrichienne mais actuellement en République Tchèque), Gustav Mahler est le deuxième des quatorze enfants d’une modeste famille juive. Bernhard (négociant en eau-de-vie) et Marie Mahler perdront toutefois neuf de leurs enfants, dont sept en bas âge.

À quatre ans, Gustav découvre un piano chez ses grands-parents maternels. La famille l’encourage dès lors à s’orienter vers une carrière musicale. On confie à des musiciens locaux la première éducation musicale de l’enfant, qui ne tarde pas à acquérir une réputation de prodige du piano, notamment à Iglau (ou Jihlava, en actuelle République Tchèque) où il passe une bonne partie de son enfance : Bernhard envoie alors son fils à Prague, en 1871, afin de compléter ses formations musicale et scolaire. C’est un échec, et en dépit d’une vaste culture littéraire, Gustav aura ces mots : « J’ai passé ma jeunesse au lycée – je n’ai rien appris ».

Cependant, sur les conseils de Gustav Schwarz, notable local qu’avait impressionné la virtuosité du jeune musicien, ce dernier est envoyé à Vienne en 1875. En plus des cours de Robert Fuchs (harmonie) et de Franz Krenn (composition et contrepoint), Gustav Mahler bénéficie d’un soutien de poids en la personne de Julius Epstein et de ses cours de piano. Parmi ses nouvelles connaissances viennoises figurent également son camarade Hugo Wolf, mais également Anton Bruckner, homologue de Krenn au Conservatoire.

Mahler et Bruckner

S’il n’a jamais été l’élève de Bruckner, Mahler entretient avec lui une relation d’estime et de compréhension réciproques. Ainsi, le maître lui offrit le manuscrit de sa Troisième symphonie. Il faut reconnaître que Mahler s’était trouvé lié à deux reprises au moins au sort de celle-ci : lorsqu’un public moqueur (et rapidement déserteur) accueillit la Troisième symphonie de Bruckner en 1877, Gustav et d’autres étudiants (parmi lesquels Rudolf Krzyzanowki) allèrent quant à eux jusqu’à transcrire l’œuvre pour piano. De même, c’est Mahler qui réussit, dans un premier temps, à persuader Bruckner de ne pas céder à ceux de ses amis qui lui conseillaient d’adapter sa Troisième symphonie aux exigences du public.

Sa première année au Conservatoire le voit remporter le premier prix au concours de piano de l’école ; en 1878, il achèvera aussi brillamment ses études musicales avec le premier prix de composition que lui vaut un Quintette pour piano et cordes aujourd’hui perdu. Toutefois, il n’obtiendra pas la prestigieuse médaille d’argent dont étaient récompensés les meilleurs étudiants au sortir du Conservatoire.

En parallèle, Mahler s’intéresse à la philosophie allemande (Schopenhauer, Nietzsche,…) et, poussé par son père, il obtient son certificat de fin d’études secondaires en été 1878.

Chef d’orchestre à Laibach et Olmütz, 1ers Lieder

Ainsi diplômé, Mahler commence modestement à subvenir à ses besoins en dispensant quelques cours de piano. Das klagende Lied (Le chant de la plainte), composé en 1880 et marqué des influences wagnérienne et brucknérienne, ne lui permet pas de toucher le prix Beethoven de la Société des Amis de la Musique, qui aurait pu le tirer d’affaires financièrement. Après un passage au théâtre d’été du Bad Halle, il obtient alors pour la saison 1881-1882 un poste de chef d’orchestre au théâtre de Laibach (actuelle Ljubljana en Slovénie), appuyé en cela par son ami Anton Krisper.

Cet emploi le libère de ses soucis financiers. De plus, il va profiter à la réputation du jeune homme qui, après une représentation d’Alessandro Stradella de Friedrich von Flotow, sera décrit comme un « musicien très compétent, qui prend véritablement au sérieux ses difficiles tâches ». La Société Philharmonique lui fait également l’honneur de l’inviter à participer, cette fois en tant que pianiste, à l’un des prestigieux concerts qu’elle organise : c’est encore un succès.

À son retour à Vienne, après la fin de son engagement à Laibach, on ne se précipite pas pour autant sur Mahler, qui doit attendre janvier 1883 pour trouver tant bien que mal un poste à Olmütz, théâtre alors sujet à divers problèmes, parmi lesquels les scandales provoqués par le chef précédent. L’autorité et l’idéal passionné du musicien face à un orchestre et une presse récalcitrants ne sont pas tout de suite récompensés et l’énergie qu’il déploie dans un cadre si inhospitalier explique l’absence de composition personnelle à l’époque. Cependant,  en donnant pas moins de douze opéras en à peine deux mois, Mahler parvient à attirer l’attention de Karl Überhorst, chef régisseur du théâtre de cour de Dresde.

Mahler et Wagner

Mahler est à Olmütz lorsque, le 13 février 1883, il apprend la mort de Wagner, auquel il vouait, comme nombre de ses amis brucknériens, une vénération quasi religieuse (ainsi, il opte, comme son idole, pour le végétarisme). À Vienne, à la fin des années 1870, sans avoir apparemment jamais assisté à une seule représentation des opéras du maître de Bayreuth, il en étudiait déjà passionnément les œuvres.

Chef d’orchestre à Cassel et Prague

Grâce à son agent Gustav Lewy, mais aussi à une lettre de recommandation d’Überhorst, Gustav Mahler se voit sollicité par le théâtre royal de Cassel, pour le poste de directeur des chœurs et de la musique : il entre officiellement en fonction le premier octobre 1883.

Si l’endroit est incomparable à Olmütz, Mahler n’y trouve pas pour autant son compte : il n’y dispose plus de l’autorité dont il jouissait dans le théâtre de « second ordre », ne se voit confier aucun « classique » (on lui confie plutôt Gaetano Donizetti, Gioacchino Antonio Rossini, Léo Delibes, Flotow…), et est confronté à une bureaucratie prussienne exigeante. En 1884, il va même jusqu’à solliciter dans une lettre passionnée mais naïve le wagnérien Hans Guido von Bülow, de passage au théâtre de Cassel, afin qu’il daigne l’accepter comme élève et le sortir de Cassel. La demande n’aboutit pas et ne fait que fragiliser davantage les relations entre Mahler et son employeur, mis au courant. C’est de cette époque que datent les Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant, 1885 : écouter le début), vraisemblablement inspirés par une passion malheureuse avec une chanteuse de Cassel.

Lorsqu’il quitte Cassel, Mahler a déjà signé un contrat avec le théâtre municipal de Leipzig, mais pour la saison suivante. Aussi postule-t-il pour 1885-1886 au théâtre allemand de Prague qui, à l’époque, doit affronter la concurrence nouvelle des théâtres nationaux, et où Mahler rejoint Angelo Neumann, lui aussi wagnérien enthousiaste. Neumann donne sa chance au nouvel arrivant. Ce dernier doit toutefois attendre le départ d’un autre chef, Anton Seidl, pour réellement se distinguer : ce chef novateur et perfectionniste dirige Wagner (L’Or du Rhin, La Walkyrie), Wolfgang Mozart (Don Juan) ou encore Beethoven (Neuvième symphonie) et conquiert public et critique. L’ « éperon de feu », comme le surnomme Neumann, ne reste par ailleurs pas insensible à la musique de Bedrich Smetana, qu’il découvre probablement au théâtre national tchèque.

Leipzig : Symphonie ″Titan″

Tenu d’honorer le contrat qu’il a signé, Mahler quitte Prague et rejoint Leipzig, où la concurrence avec le premier chef d’orchestre, Arthur Nikisch, s’annonce rude. Effectivement, alors qu’on lui refuse de diriger L’Anneau du Niebelung, Mahler est à une baguette de démissionner. Mais le départ en congé maladie du rival permet de débloquer la situation : Mahler devient de fait le premier chef d’orchestre, dirigeant au cours de la saison 1887-1888 pas moins de 54 œuvres différentes pour 214 représentations. Parmi ces œuvres, on trouve évidemment les classiques wagnériens La Walkyrie ou Siegfried, mais aussi une œuvre inachevée de Carl Maria von Weber (Les trois Bimbos Pintos) : Mahler trouve la force et le temps d’en compléter et d’en orchestrer la partition ; la première, en janvier 1888, sera un succès auquel assiste notamment Piotr I. Tchaïkovski. Mais les relations avec les von Weber se compliquent avec la liaison, semble-t-il aussi intense que platonique, que Mahler entretient avec la femme du petit-fils de von Weber.

Mahler vers 1890
Mahler vers 1890

Leipzig est aussi et surtout marquée par la composition de la Première symphonie en ré Majeur dite "Titan" (écouter la fin du 1er mouvement). Le temps que passe Mahler sur l’une de ses œuvres majeures nuit quelque peu à sa productivité d’employé, bien qu’il profite pleinement des dix jours de deuil national (au cours desquels le théâtre doit fermer) qui suivent le décès de l’Empereur d’Allemagne Guillaume Ier en mai 1888. L’inspiration de cette symphonie remonte à Cassel et à la peine de cœur que Mahler y connut, puisque le premier mouvement de Titan reprend la mélodie du deuxième chant des Lieder eines fahrenden Gesellen, mais aux dires même de son auteur, la symphonie « débordait cette affaire de cœur ».

La période qui suit la composition de la première symphonie n’est pas des plus heureuses pour Mahler. Ses parents sont souffrants et ne peuvent assurer l’avenir des enfants restant au foyer (Bernhard, Marie ainsi qu’une sœur de Mahler mourront en 1889). Les exigences qui pèsent sur le « chef subalterne » Mahler lui paraissent de plus en plus insupportables ; il veut de plus que la création de sa première symphonie marque un tournant dans sa carrière et sent que cela ne sera jamais possible à Leipzig : ayant acquis une certaine autonomie financière, il peut donc quitter son poste en mai 1888.

Opéra Royal Hongrois, Budapest

Mahler fait ensuite un très bref passage à Prague, où il donne notamment Les trois Pintos (ainsi que Le Barbier de Bagdad de Peter Cornelius) et travaille à sa Fête des Morts (Totenfeier), poème symphonique qui deviendra le premier mouvement de la Deuxième symphonie dite ″Résurrection″ (écouter). Puis, recommandé par son ami viennois Guido Adler pour le poste vacant de directeur artistique de l’Opéra royal hongrois, il entre en fonction en octobre 1888. Les nationalistes conservateurs hongrois n’accueillent pas le nouvel arrivant avec chaleur. Ils pensaient en effet qu’il était nécessaire de mettre fin à la domination germanique, en l’occurrence culturelle, que subissaient alors les Slaves dans ces régions dominées par la Prusse ou l’Autriche.

Mais le nouveau directeur d’Opéra réussit dans une certaine mesure à faire taire les critiques, au moins dans un premier temps : il s’engage à apprendre le hongrois (sans toutefois atteindre son objectif) ; il interdit à ses chanteurs d’utiliser une autre langue que le hongrois lors des représentations (alors que chacun pouvait auparavant chanter dans sa langue maternelle, avec les conséquences qu’on imagine sur la compréhension des paroles) ; il ne cache pas son intérêt pour des compositeurs comme Antonin Dvorak et Bedrich Smetana… Mais surtout, il va dans un premier temps enchanter son public en faisant donner en hongrois les opéras de Mozart ou de Wagner, et de surcroît par des chanteurs locaux. C’est d’ailleurs à l’occasion d’une de ces représentations de Don Juan que Johannes Brahms, impressionné, déclare : « c’est la première fois que j’entends Mozart ».

Toutefois, certains lui reprochent par la suite de favoriser excessivement le répertoire germanique (il projette en effet de donner la suite du Ring). Prenant en compte ces critiques et dans le but de diversifier quelque peu son répertoire, Mahler découvrira un peu plus tard en Italie l’opéra Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni, dont il fera la renommée en dirigeant l’œuvre le 26 décembre 1890 devant un public international et conquis.

En novembre 1889, la cantatrice Bianca Bianchi, accompagnée par Mahler au piano, interprète quelques-uns de ses lieder qui sont bien accueillis. Mais la création de la Première Symphonie de et par Mahler, le 20 novembre, n’est pas couronnée de succès. On critique sa longueur, et ses adversaires de la première heure vont jusqu’à dire que « l’œuvre du compositeur Mahler est aussi confuse que l’activité du directeur d’opéra Mahler ». Mahler bénéficie cependant de soutiens en haut lieu (dont un membre de la Chambre haute hongroise) et, sous sa direction, l’Opéra enregistre de bons résultats financiers : jusqu’à la nomination comme intendant de l’Opéra de son ennemi Géza Zichy, pianiste manchot, en janvier 1891, il n’avait rien à craindre.

Après cette date, la volonté de Zichy de s’ingérer dans les affaires artistiques, jusqu’alors exclusivement dévolues au directeur de l’Opéra, provoque des tensions et valent à Mahler un rappel à l’ordre. Zichy ignore alors que son adversaire avait signé un contrat avec le théâtre de la ville de Hambourg qui devait prendre effet le premier avril 1891. Fin stratège, Mahler en profite pour négocier son départ : il demande une indemnité de plus de deux ans de salaire pour mettre fin à son contrat immédiatement. Zichy se débarrasse de son gêneur, qui rit sous cape.

Hambourg : symphonie "Résurrection"

Au théâtre municipal d’Hambourg, la direction artistique (qui consiste surtout à aboutir à une réussite commerciale) revient principalement à Bernhard Pohl (ou « Pollini »). Bien que ses relations professionnelles avec Mahler soient bonnes (confortées d’ailleurs par les habituels succès wagnériens de Mahler lors de sa première saison : Tristan und Isolde, Tannhäuser, Siegfried,…), le nouvel arrivant n’a donc pas autant de latitude qu’à Prague (ce qui, évidemment, n’est pas pour lui plaire, et crée des tensions). Toutefois, il parvient à s’affirmer comme l’un des plus grands chefs d’orchestre de son temps et profite d’une très bonne visibilité tant à Hambourg qu’à Londres.

En effet, en 1892, Pollini obtient de Tchaïkovski qu’il dirige, à Hambourg, la première représentation sur le sol national de son opéra Eugène Onéguine. Il s’agit évidemment d’un événement musical d’importance. Mais, décontenancé par les adaptations requises pour l’adaptation en langue allemande de son œuvre, Tchaïkovski renonce, à l’enchantement de Mahler, et c’est ce dernier qui offre au compositeur spectateur une représentation triomphante de l’opéra, que Tchaïkovski lui-même qualifie d’extraordinaire.

De plus, Mahler se voyant conforté par d’autres succès, c’est tout naturellement qu’il est chargé par Pollini d’une tournée de six semaines (juin-juillet 1892) à Londres, sur le thème de l’opéra allemand ; il y impressionne fortement les spécialistes et le public, parmi lequel le jeune Ralph Vaughan Williams. Toutefois, la critique lui reproche d’avoir, lors de sa représentation du Fidelio de Ludwig van Beethoven, osé s’affranchir de certaines indications du compositeur. Le chef, dans la lignée de Wagner, entamait par exemple lentement un allegro pour ensuite accélérer, afin de gagner en intensité, au grand dam des mélomanes plus « traditionnels ». Par la suite, Mahler recevra plusieurs invitations à revisiter la capitale anglaise, invitations qu’il déclinera à chaque fois, soucieux de profiter de ses vacances d’été pour composer à plein temps. C’est en effet l’été que Mahler, de 1893 à 1896, profitant du calme de sa nouvelle propriété de Steinbach-am-Attersee, composera sa Troisième symphonie (écouter le 5e mouvement), qui ne sera créée intégralement qu’en 1902, à Krefeld, par Mahler lui-même, mais en rencontrant un succès certain.

Mahler et von Bülow

C’est également à Hambourg que Mahler s’attire la bienveillance de Hans von Bülow ; celui qui l’avait éconduit à Cassel devient même un inconditionnel du jeune chef d’orchestre, qu’il va jusqu’à qualifier de « Pygmalion de l’opéra de Hambourg ». Néanmoins, il ne montre pas le même intérêt pour le compositeur que pour le chef d’orchestre. Mahler ayant commencé devant lui à exécuter une de ses œuvres au piano, von Bülow s’exclame en se bouchant les oreilles : « si ça, c’est de la musique, alors je ne comprends plus rien à la musique ». C’est toutefois sa cérémonie funéraire, en février 1894, qui est pour Mahler l’élément déclencheur qui lui permet d’achever sa deuxième symphonie, « Résurrection », dont il dirigera la première à Berlin en 1895.

Le 27 octobre 1893 à la Ludwig Konzerthaus de Hambourg, puis le 3 juin 1894 à Weimar, Mahler dirige enfin sa Première symphonie devant un public allemand. Personne ne reste indifférent à l’œuvre de l’un des chefs d’orchestre les plus en vue de l’époque, mais les réactions sont généralement diamétralement opposées. Le jeune Bruno Walter, futur grand chef d’orchestre, est engagé à cette époque par l’opéra de Hambourg et y rencontre naturellement Mahler qu’il idolâtre : c’est le début d’une longue amitié.

Mahler va également nouer des liens avec un autre musicien : Richard Strauss. C’est ce dernier, chef d’orchestre à Weimar, qui y donne les trois premiers mouvements de Résurrection en mars 1895, préalable à la grande première que dirige Mahler le 13 décembre de la même année (écouter la fin du 5e mouvement). Bruno Walter résume bien le succès honorable que remporte enfin une œuvre de son maître : « l’opposition […] et la raillerie étaient aussi au rendez-vous [mais] on peut dater de ce jour la naissance de sa renommée de compositeur ».

Mais 1895 marque le début de la fin entre Mahler et Hambourg : surchargé par ses occupations de chef d’orchestre depuis le départ de son second, Mahler songe désormais à quitter la ville hanséatique (remarquez le bel effort de recherche synonymique).

Enfin Vienne !

« Rêveur éveillé », selon sa future femme Alma, musicien à la poursuite d’un idéal artistique, Mahler est aussi, paradoxalement, très au fait de la réalité de la vie des affaires, et il sait se donner les moyens de ses hautes ambitions en s’entourant de puissantes relations. Ainsi, lorsqu’à la fin du XIXe siècle, Vienne entière frémit de connaître le nom de celui qui remplacera le directeur malade de son opéra, Wilhelm Jahn, Mahler ne reste pas passif. Au contraire, il sollicite la bienveillance de nombre d’artistes ou d’hommes politiques. Brahms, toujours admiratif du chef d’orchestre, met de son côté à contribution son amitié avec le redoutable critique Eduard Hanslick pour favoriser l’embauche de Mahler à Vienne. Ce dernier, sensible au fait que l’antisémitisme alors ambiant (Vienne vient d’élire maire Karl Lueger) pourrait lui faire obstacle, se convertit au catholicisme. Il postule en décembre 1896 et entre en fonction en juin suivant comme chef d’orchestre assistant. Début octobre, il remplace officiellement Jahn et fait jouer peu après l’opéra Dalibor du tchèque Smetana, ce qui évidemment n’est pas pour plaire aux nationalistes viennois.


Opéra de VienneVotre webmaster-qui-était-en-vacances-dans-le-coin vous présente l’opéra de Vienne

La première représentation que donne Mahler à Vienne est Lohengrin. Outre l’audace que représentait le choix de Wagner pour l’occasion, Mahler doit aussi composer avec le fait que le chef wagnérien qui régnait jusqu’alors sur Vienne n’était autre que Hans Richter : le Maître lui-même l’avait choisi pour diriger l’intégrale de l’Anneau du Niebelung au premier Festival de Bayreuth, en 1876. Mais bien que les styles de Richter et de Mahler diffèrent, l’accueil fait au wagnérien Mahler est tout à fait laudateur.

Gustav Mahler est maintenant directeur de la Hofoper, l’Opéra de Cour de Vienne. Cela signifie qu’il est directement subventionné par l’Empereur et que Mahler est sous la responsabilité directe du Grand Chambellan de la Cour. En réalité, la gestion de l’Opéra est assurée par l’adjoint du Grand Chambellan, le prince Montenuovo (oui, cela ne sonne pas très autrichien, mais c’est bien un noble de la famille des Habsbourg). Le prince sera un soutien indéfectible pour Mahler, lui restant toujours fidèle malgré les critiques et les cabales organisées contre le directeur de l’Opéra. Avec cet allié, Mahler est pratiquement inattaquable : nommé par décret de l’Empereur et non élu, il ne peut être remplacé ou licencié que sur la volonté directe de la famille impériale. Cette position va permettre à Mahler d’engager une période sans précédent de modernisation de l’institution opératique sans prêter attention aux critiques pourtant virulentes, pour ne pas dire assassines.

Mais ces dernières vont se faire de plus en plus vives, notamment en raison de la tendance de Mahler à expérimenter des instrumentations modifiées par rapport à des partitions originales de Mozart ou de Beethoven. C’est d’ailleurs après les oppositions que rencontre sa représentation en février 1900 de la Neuvième symphonie de ce dernier que Mahler publie un texte où il tente de se justifier. Toutefois, l’incompréhension d’une partie de ses musiciens et une mauvaise santé le poussent à renoncer en 1901 à la direction de l’Orchestre philharmonique de Vienne, héritée à peine trois ans auparavant.

Pendant l’été 1899, Mahler reprend son travail de compositeur, qu’il avait plus ou moins interrompu pendant son dernier poste. Il va alors vraiment prendre conscience de ce que Henri Louis de La Grange, grand spécialiste et biographe de Mahler, appelle « sa double nature de compositeur et de chef d’orchestre ». Jusque là, Mahler avait privilégié sa carrière de directeur d’Opéra et de chef d’orchestre, composant « à côté », comme d’ailleurs de nombreux autres. Au calme de la campagne, cet été-là, Mahler se trouve pris d’une fièvre créatrice qui lui permet de finir rapidement sa Quatrième symphonie. Peu après, il trouve le lieu rêvé pour composer : dans un lieu loin de toutes habitations, il tombe amoureux d’un terrain au bord du Wörthersee, dans les Alpes autrichiennes. Il y commande la construction d’une villa ainsi que d’un « Haüschen » (petite maison), une petite baraque où il pourra travailler en paix. Éloignée de la villa, en pleine nature, la petite maison a pour seul mobilier un bureau et un petit piano (pour l’anecdote, Edward Grieg travaillait également dans une petite baraque similaire). C’est désormais là que Mahler passera tous ses étés jusqu’en 1907, et qu’il composera la majorité de son œuvre.


La petite cabane de Mahler

La Quatrième symphonie, dont le final provient du cinquième lied de son cycle Des Knaben Wunderhorn (1892 ; écouter), est moins iconoclaste que les précédentes : en quatre mouvements, elle peut sembler plus accessible que les immenses Deuxième et Troisième, qui durent près d’une heure et demie chacune et comptent respectivement cinq et six mouvements (le premier mouvement de la Troisième dure à lui seul plus de trente minutes). L’accueil que réserve le public à cette nouvelle symphonie lors de la première, le 25 novembre 1901, est pourtant mitigé, la presse est quant à elle franchement hostile. À nouveau, la musique de Mahler suscite l’incompréhension. Mais séchez vos larmes naissantes, car c’est également à cette époque que Mahler rencontre…Alma, qu’il épouse dès le 9 février 1902. La Cinquième symphonie (écouter le début) voit le jour cette même année.

Alma Schindler est alors une charmante jeune femme d’une vingtaine d’année, très portée sur les arts, qui compte ou comptera parmi ses relations Gustav Klimt, Arnold Schönberg ou encore Alexander von Zemlinsky. Élève de ce dernier, elle est par ailleurs l’auteur de plusieurs lieder méconnus (encore une victime du sexisme de Symphozik). Mais son activité sera brutalement interrompue par Mahler lui-même, qui interdit très rapidement à Alma de composer, au prétexte qu’il ne pouvait y avoir qu’un compositeur dans la famille. Cette relation passionnée mais tumultueuse donne naissance à deux filles, Maria-Anna (1902) et Anna-Justine (1904).

Le tournant du siècle constitue donc pour Mahler le tournant de sa vie. Désormais, marié à une femme sensible qui peut le comprendre, directeur aguerri de l’une des plus prestigieuses scènes lyriques du monde, il a également trouvé son équilibre de compositeur. Dans le calme stimulant de sa villa du Wörthersee, près la localité de Maiernigg, il consacre ses vacances à composer.

Depuis 1902, Mahler collabore avec Alfred Roller (et, plus généralement, avec les artistes associés au nouveau courant artistique de la Sécession viennoise), qui va prendre en charge avec succès le décor des mises en scènes de nombreux opéras donnés par Mahler (Tristan et Iseult, Fidelio, Iphigénie en Aulide, Les Noces de Figaro,…). Ces productions, de par le coté novateur des mises en scène et la qualité d’interprétation phénoménale atteinte par Mahler, font date et sont qualifiées d’historiques. Elles comptent parmi les premières productions « modernes » d’opéra. En 1903 se forme une Société des amis de Mahler, dont la renommée s’étend à toute l’Europe, jusqu’à la Russie. Il est de plus publiquement soutenu par quelques-uns de ses collègues (Guido Adler, Richard Wallaschek, Willem Mengelberg,…). Ainsi, même s’il doit toujours faire face à un antisémitisme persistant ou au mécontentement de son personnel (notamment, une grogne de ses machinistes en décembre 1903), Mahler, heureux père de famille, vit de beaux jours en 1905 : il achève sa Sixième symphonie en été (écouter le début).

Bien que ce soit une période faste pour Mahler, cette symphonie, surnommée « Tragique », est l’une des plus sombres et des plus désespérées de ses œuvres. Le compositeur, loin de faire cas des critiques qui fustigent régulièrement ses œuvres, poursuit son cheminement artistique, expérimentant des sonorités toujours plus osées. L’orchestration de la Sixième est particulièrement fouillée, et comprend notamment harpe, cloches de vache et… marteau (écouter sur youtube) dont les coups puissants symbolisent la fatalité implacable. Mais toutes ces originalités seront raillées par la critique : la caricature ci-dessous en donne une petite idée.

Caricature Mahler

"Herrgott, daß ich die Huppe vergessen habe! Jetzt kann ich noch eine Sinfonie schreiben."
Dieu soit loué, j’ai oublié le klaxon ! Je peux encore écrire une symphonie. 

Alors qu’il travaille encore sur sa Sixième symphonie, Mahler esquisse les deux nocturnes de sa Septième, surnommée parfois Chant de la nuit (c’est la première fois qu’il travaille simultanément sur deux œuvres). Il ne trouve qu’un an plus tard (en 1905) l’inspiration pour les trois autres mouvements, qu’il écrit en seulement quatre semaines dans un esprit tout aussi sombre que la Sixième (écouter le début du final).

Mais la noirceur de ces deux symphonies est hélas prémonitoire d’une année 1907 difficile pour Mahler : il perd sa fille Putzi, apprend qu’il est atteint d’une maladie de cœur et commence à se lasser des conflits incessants au sein de l’Opéra (chanteurs récalcitrants ou annulant à la dernière minute, opposition des musiciens, dispute avec certains metteurs en scène…). Pour la première fois depuis sa nomination, Mahler se brouille avec le prince Montenuovo, son supérieur. Il commence alors à réfléchir à un changement de poste. En outre, il est de plus en plus souvent en déplacement, aux quatre coins du monde germanique, pour diriger ses œuvres. En effet, en perfectionniste, Mahler tient à diriger ses symphonies lui-même le plus souvent possible. Il craint également que, mal interprétées et dirigées, elles n’en soient que plus mal reçues. Plus mal, car même lorsqu’il dirige lui-même, Mahler à toujours des difficultés à être accepté et compris du public et de la critique. Lucide, il sait qu’il est l’auteur d’une œuvre novatrice, qui ne sera que pleinement appréciée dans le futur. Il formulera même le vœu de pouvoir diriger la première de ses symphonies cinquante ans dans le futur !

Ces nombreux déplacements pour des concerts lui valent des critiques supplémentaires de la part de la presse viennoise qui lui reproche de négliger ses fonctions de directeur. Preuve de l’inconsistance de cette presse : lorsque Mahler est à son poste et innove, on critique sa présence ; et lorsqu’il n’est pas là, on se plaint de son absence ! Mais c’est surtout le colossal travail que représente la direction de l’Opéra qui commence à peser au compositeur. Toujours très avisé dans ses choix de carrière, comme par le passé où un parcours sans faute l’avait conduit à son sommet viennois, Mahler entre en discussion avec Henri Conried, directeur du Metropolitan Opera de New York, qui lui offre un véritable pont d’or : pour trois mois par an à New York (à raison de deux représentations par semaine), il touchera plus qu’à Vienne une année entière. De plus, ses frais de voyage et de séjour aux États-Unis lui seront payés. Ceci pour un travail bien moindre que celui qui l’occupe à Vienne : Mahler ne sera que chef d’orchestre, dirigeant principalement des œuvres allemandes. D’autres compositeurs avaient, avant lui, pris le chemin du Nouveau Monde : Antonin Dvorak par exemple fut directeur du conservatoire de New York de 1892 à 1895.

Mahler et la mort

La mort, qui hante l’enfance de Gustav Mahler, rappelle immédiatement ses Kindertotenlieder (Chants pour les enfants morts, 1904 ; écouter le cinquième) ; mais signalons également l’opéra perdu Herzog Ernst von Schwaben, au sujet duquel Mahler écrit : « […] il tend les bras vers moi. Quand je le vois enfin, c’est mon pauvre frère » (Ernst Mahler, mort en 1874, était très proche de Gustav). La fille des Mahler, Putzi, meurt en 1907 d’une maladie qui l’emporte en quelques jours. Si Alma évoque ce terrible épisode dans ses mémoires, Gustav ne parlera jamais à personne de la douleur que lui a causé la mort de sa fille. Gustav décide ensuite de se faire examiner par un médecin pour rassurer Alma sur sa santé. Or, le médecin découvre une insuffisance cardiaque : il interdit formellement à Mahler toute activité soutenue. Lui qui était un grand sportif, marcheur et cycliste accompli, doublé d’un musicien hyperactif, va devoir soudainement réduire son activité.

Les époux Mahler quittent Maiernigg pour ne plus y revenir en 1907 (Alma racontera que les souvenirs liés à sa fille perdue étaient trop forts dans cette maison de vacance qui l’avait vu grandir). Le 9 décembre, lorsqu’ils arrivent tôt à la gare, ils ont le plaisir d’y trouver un groupe de deux cent admirateurs, dont de nombreux artistes, venus les saluer : musiciens (les élèves de Schönberg, qui sont à l’origine du rassemblement), mais aussi peintres (Roller et Klimt) ou sympathisants…Un bel adieu qui montre bien qu’en dépit des critiques de la presse, la présence de Mahler va être amèrement regrettée par de nombreux artistes et mélomanes viennois. Mais une page de sa vie vient de se tourner, et le très difficile contexte, déjà évoqué, de cette année 1907 fait que c’est presque avec soulagement, et du moins sans aucun regret, que les époux Mahler partent pour le Nouveau Monde.

Mahler et Sibelius

Lettre de Mahler (qui est en Finlande) à Alma : « Au concert, j’ai entendu plusieurs morceaux de Jean Julius Christian Sibelius, le compositeur dont on fait grand cas... Je n’ai rien entendu là-dedans qu’un kitsch tout à fait ordinaire, accommodé à la sauce nationale par un certain mode d’harmonie "nordique" Pui Kaki (beurk) ! » (cité dans Henri Louis de La Grange, Gustav Mahler, Tome III p. 141). En réalité, Mahler n’avait entendu que quelques pièces mineures. Lors de leur rencontre, peu après, les deux hommes auront une longue et amicale discussion, empreinte de respect réciproque. Mahler dirigera certaines pièces du Finlandais lors de son mandat au New York Philharmonic.

New York

Les Mahler traversent l’Europe en direction de Cherbourg, pour s’embarquer sur l’un de ces transatlantiques qui connaissent alors leur époque de gloire. L’Orient-Express conduit d’abord les époux à Paris, où ils sont accueillis par quelques amis français. Ce passage par la ville Lumière va devenir une tradition lors des voyages des Mahler aux États-Unis, et permettront les rencontres entre Mahler et certains artistes français, dont Paul Dukas et le sculpteur Rodin. Ce dernier réalisera d’ailleurs un célèbre buste en marbre du compositeur autrichien.

Mahler par Rodin
Tête de Gustav Mahler - Auguste Rodin (grande taille)
@Agence photographique du Musée Rodin - Adam Rzepka

Le 21 décembre 1907, les Mahler, émerveillés, arrivent dans la rade New York. La ville semble leur avoir fait forte impression, même si elle n’a encore rien de la pépinière de gratte-ciels que nous connaissons. Ils séjourneront à l’hôtel tandis que Mahler assurera les représentations prévues au Metropolitan Opera. Ce dernier est alors en mauvaise posture : face à la concurrence du Manhattan Opera, récemment fondé, plusieurs erreurs de gestion ont affaibli le Metropolitan. Conried, le directeur, compte sur Mahler pour attirer le public. À cette époque, le goût du public newyorkais est plus pour les vedettes – une sorte de penchant « people » – que pour la réelle qualité musicale. On va à l’opéra pour se faire voir plus que pour écouter une œuvre avec sérieux. C’est l’heure de gloire de Caruso et d’autres artistes italiens qui brillent dans le répertoire italien et français. Le célèbre Mahler, considéré comme l’un des meilleurs chefs d’orchestre au monde, est donc avant tout une sorte d’opération « publicité » pour le Metropolitan. Il fait ses débuts New-yorkais le premier janvier 1908, avec une œuvre qu’il connait très bien : Tristan et Isolde.


Mahler à New York, en 1910

Le succès ne se fait pas attendre : la presse de la grosse pomme encense le chef d’orchestre autrichien. Il dirige principalement, comme déjà à Vienne, Wagner et Mozart. Bien que la qualité des représentations soit bien moindre que dans la capitale autrichienne, Mahler semble satisfait. Les décors sont médiocres et vieillissants, l’orchestre pas toujours au point. Seule la distribution vocale d’exception, réunie à coup de gros cachets, relève le tableau. Mais de manière assez surprenante, le perfectionniste qu’est Mahler semble s’en accommoder. Ce qui est certain, c’est qu’il apprécie de se voir déchargé de toutes les responsabilités annexes : il se contente de diriger et d’avoir un avis sur la mise en scène. « Le public ici n’est pas blasé. Il est plein d’appétit pour ce qui est nouveau… », écrira-t-il. Cette première saison s’achève par une représentation triomphale de Fidelio, unique opéra de Beethoven et l’une des œuvres préférées de Mahler.

Mahler retourne en Europe où, libéré de tout poste officiel, il peut se consacrer à la diffusion de sa musique et à la composition. La Huitième symphonie (dite "des Mille" en raison de l’effectif considérable que son exécution nécessite ; écouter le début) commencée en 1906, est probablement achevée à cette époque, mais sa création attendra encore septembre 1910. Composée de deux grandes pièces lyriques, elle est bien éloignée du schéma classique de la symphonie.

Mahler commence à travailler sur sa prochaine grande œuvre, qui marie à nouveau le chant et l’orchestre. Le Chant de la Terre est, techniquement, un enchainement de six Lieder, mais la place faite à l’orchestre interdit d’y voir un cycle de Lieder. De fait, Mahler, sur la page de titre, en donne cette description: « Symphonie pour ténor et alto (voix) et orchestre ». Le compositeur a donc fini par faire fusionner ses deux « instruments » préférés, la voix et l’orchestre. S’il évite de nommer cette œuvre Neuvième Symphonie, comme il aurait été logique de le faire, c’est qu’il est impressionné par la fameuse « malédiction de la neuvième symphonie » (voir encadré ci-dessous). Il travaille cependant avec acharnement, et Alma devait raconter que dans les dernières années de leur vie commune, Gustav lui jouait des extraits de l’œuvre presque quotidiennement. L’argument est tiré d’un recueil de poèmes chinois chantant les beautés et des tristesses de la terre dont Mahler venait de découvrir une traduction allemande.

Malher et la malédiction de la neuvième symphonie

C’est un fait surprenant, un de ces caprices du destin et de l’histoire. Nombre de grands symphonistes du XIXe siècle n’ont jamais dépassé le chiffre fatidique de neuf symphonies. Citons Schubert, Bruckner, Dvorak, et bien entendu celui qui était considéré comme le maître de la symphonie entre tous, Beethoven. Pourquoi ? Mystère. Il n’en fallait pas plus pour que les esprits empreints de romantisme de l’époque en dégagent une sorte de superstition voulant qu’une neuvième symphonie soit funeste à son auteur. Mais en réalité, il faut relativiser la chose : Beethoven, avant sa mort, travaillait sur sa dixième dont il reste quelques esquisses ; quant à Schubert, il avait triché, sa Huitième étant restée Inachevée.

Ayant terminé son Chant de la terre (symphonie qui n’en porte pas le nom), Mahler compose sa Symphonie n° 9, pensant ainsi tromper le sort. Certains passages sonnent d’ailleurs comme un pied de nez à la mort (écouter le début du 2nd mvt). Peine perdue : il meurt sans achever l’orchestration de sa "vraie" dixième symphonie. On ne trompe pas la mort aussi facilement…

Le début de l’année 1909 est marquée par une représentation particulièrement réussie de La Fiancée vendue de Smetana. Mahler aimait bien cette œuvre fraîche et gaie, peu connue par ailleurs. Mais notre Viennois est contrarié par la concurrence que commence à lui faire un petit homme nerveux qui vient d’être engagé par le Met pour diriger un certain nombre de représentations, jeune homme appelé à faire une grande et longue carrière : Arturo Toscanini. Cette contrariété est compensée par le plaisir que prend Mahler à diriger de la musique purement orchestrale à la tête du New York Symphony Orchestra. Séduit par cette expérience, il accepte donc le poste de directeur musical du New York Philharmonic pour l’année à venir. Cet orchestre vient d’être réorganisé par la Philharmonic Society, dont il dépend. Là aussi, les administrateurs de la formation comptent sur Mahler pour redynamiser l’ensemble.

De retour en Europe à l’été, Mahler travaille à son œuvre suivante, la Neuvième symphonie (voir encadré ci-dessus), la dernière œuvre qu’il achèvera. Il y délaisse à nouveau la voix, qu’il a, il est vrai, amplement honorée dans ses deux œuvres précédentes. Après les expérimentations de forme dont il était coutumier (la Huitième, composée de deux grandes parties et de nombreux petits mouvements ou encore Le Chant de la Terre, six Lieder dont le dernier avoisine les trente minutes !), le compositeur revient au plan classique en quatre mouvements. La taille de l’ouvrage, en revanche, reste bien mahlérienne : de 75 à 80 minutes.

À la fin de l’année, les Mahler reprennent le chemin du Nouveau Monde - voyage qui devient familier pour eux. Il semble que la famille se soit beaucoup plu à New York, où elle occupait un bel hôtel sur la 5e avenue, dans le quartier huppé de l’époque. Les Mahler avaient même – les veinards – une grande fenêtre donnant sur Central Park. Gustav pouvait passer du temps avec sa fille – Alma racontera leurs batailles de boules de neige dans le grand parc. La nouvelle saison est chargée : Mahler dirige une cinquantaine de concerts dont une tournée en Nouvelle-Angleterre (la partie Nord-Est des États-Unis).

Un chef éclectique

Fidèle à ses vues artistiques, il programme des œuvres modernes. L’accueil n’est pas toujours bon, le public américain n’étant pas habitué aux nouveaux courants musicaux européens. La Première symphonie de Mahler est très critiquée lors de sa création américaine. Mais le compositeur-chef en profite pour programmer des œuvres orchestrales de ses contemporains qu’il n’a jusque là jamais pu diriger, ayant passé toute sa carrière ou presque à l’opéra. Ainsi le viennois interprète des œuvres de son collègue Richard Strauss, ou encore de Claude Debussy, dont il commence à apprécier la musique. Mahler dirige également des œuvres plus classiques de Johann Sebastian Bach, des symphonies de Beethoven ou de Robert Schumann...qu’il n’hésite parfois pas à « corriger » ou arranger selon ses propres conceptions de l’orchestre, bien que le procédé ne fasse pas l’unanimité. En dépit de son succès, la saison est un échec financier. Cependant, Mahler en est satisfait et l’expérience sera renouvelée l’année suivante.

À son retour en Europe, Mahler est accaparé par la préparation de la création de sa Huitième. Cet événement d’importance l’occupe tout l’été. Les contraintes de l’œuvre, tenant à sa complexité et à son effectif hors-norme, lui causent beaucoup de soucis. Il doit gérer la préparation des nombreux interprètes, lesquels doivent tous se réunir pour la création à Munich, début septembre 1910. Le conservatoire de la ville fournit 350 enfants choristes. L’effectif total du chœur atteindra 850 intervenants. Coté solistes, c’est le jeune Bruno Walter, déjà assistant talentueux de Mahler, qui sera chargé de la préparation des huit chanteurs.

Trois jours de répétition finale mettent, comme toujours, les nerfs du compositeur à rude épreuve. Il en profite, comme à son habitude, pour effectuer des modification de dernière minute. Finalement, le concert a lieu le 12 septembre 1910, dans une salle gigantesque nouvellement construite. Plus de 3000 personnes assistent à ce qui est considéré, grâce à une large publicité, comme un événement culturel majeur en Europe. Y assistent de nombreux compositeurs (Richard Strauss, Anton Webern, Camille Saint-Saëns), des écrivains (Thomas Mann...), et même des hommes politiques (George Clemenceau par exemple). Le succès du concert est colossal. Aussi bien la critique que le public sont enthousiasmés. Compte tenu des réactions habituelles aux créations de Mahler, c’est sans doute là le plus grand succès de sa carrière. Il en est, naturellement, très heureux.

Malheureusement pour Mahler, la joie de la réussite est de courte durée. Il découvre en effet que sa femme Alma entretient une relation avec le jeune architecte Walter Gropius. C’est une épreuve terrible pour Mahler, qui met Alma en demeure de choisir. Elle décide de quitter Gropius et reste avec son mari. Mais Mahler se sent coupable d’avoir épousé une femme plus jeune que lui et de ne pas s’être assez occupé d’elle. Victime de troubles psychologiques, il traverse l’Europe pour rencontrer Sigmund Freud à Leyde (Pays-Bas), l’espace d’un après-midi. Leur discussion apaise Mahler pour quelques temps.

Malgré ces soucis, Mahler avait commencé à travailler à sa Dixième symphonie. Il en compose le premier mouvement, un long Adagio (écouter le début), et esquisse le plan des quatre autres mouvements. En novembre, comme chaque année, retour à New-York. Une saison bien chargée avec le New York Philharmonic attend Mahler. Aux alentours de Noël, il commence à souffrir de la gorge. La maladie persiste, et le compositeur s’affaiblit peu à peu. Le 21 février 1911, il insiste pour honorer son engagement au Canergie Hall – avec 40° de fièvre : ce sera son dernier concert. Bientôt obligé de tenir le lit, on lui diagnostique une infection bactérienne, maladie qui serait aujourd’hui guérie sans problème mais presque à coup sûr fatale à une époque où les antibiotiques n’existent pas. Bien que gardant espoir, Mahler est obligé d’annuler sa saison et de rentrer en Europe. On tente de le soigner à l’hôpital de Neuilly - les hôpitaux français étaient déjà réputés - mais sans aucune amélioration. Le 11 mai, il repart pour l’Autriche, pour le sanatorium de Löw près de Vienne. Il y décède le 18 mai 1911. Il est, selon son vœu, enterré au cimetière de Grinzing (près de Vienne). Ses funérailles réunissent de nombreux artistes, proches ou simples admirateurs, ainsi que des délégations de nombreuses maisons d’opéra de toute l’Europe.


Tombeau de Gustav Mahler

Œuvre : entre romantisme et modernité

Se douterait-on que Mahler est contemporain de Debussy (1862-1918) ? On a du mal à l’imaginer ; pourtant la grandiose et hyper-romantique « Titan » (1890 : écouter le début du 4e mvt) a été composée en même temps que l’élégant et raffiné Prélude à l’après-midi d’un faune (1892 : écouter le début) ? D’ailleurs Debussy, qui rejetait tout ce qui évoquait Wagner, avait quitté ostensiblement la salle lors de la première de la , dite « Résurrection », à Paris (écouter le début du 3e mvt)... et il avait déclaré : « Ouvrons l’œil (et fermons l’oreille)… Le goût français n’admettra jamais ces géants pneumatiques à d’autre honneur que de servir de réclame à Bibendum. ».

Pourtant il y a aussi chez ce grand postromantique un côté expressionniste teinté de symbolisme qui en fait aussi un contemporain d’Edvard Munch (1863-1944) et de Vassily Kandinsky (1866-1944). En outre, c’est un familier des artistes de la Sécession viennoise (auquels il fait appel pour la scénographie des opéras qu’il monte) dont Gustav Klimt (1862-1918) est le principal représentant.

Cette modernité se traduit dans sa musique par l’irruption du grotesque et du trivial (écouter un extrait du 1er mvt de la 3e symphonie). On y rencontre « des voltes-faces imprévues et ricanantes, des périodes qui s’achèvent en grimace ou bifurquent soudain sur la voie du délire pur avec une puissance poétique digne des surréalistes [...]. Si Mahler fut un admirateur passionné de Dostoïevsky, il fut également le compatriote de Kafka... » (Romain Goldron). Ses mélodies, parfois à la limite de la rupture, son goût des grands intervalles expressifs, ses modulations abruptes, l’utilisation d’accords dissonants sur des points clefs, son orchestration subtilement pointilliste, en font le chaînon manquant entre Bruckner et Schoenberg.

Ses monumentales symphonies évoquent de vastes paysages parsemés de scènes pittoresques (écouter des extraits de la 4e symphonie merveilleusement utilisés dans le film Mahler de Ken Russell) où l’on entend des cloches de vaches, des carillons d’églises, la flûte d’un berger, des fêtes paysannes... (voir l’extrait ci-dessous). Son œuvre est traversée par ses impressions d’enfance : cortèges militaires, marches triomphales ou funèbres, défilés de fantômes, armées imaginaires, appels de cuivres... Pour lui, une symphonie se doit d’être un univers entier, mais c’est plutôt son univers intérieur qu’il dépeint.

La reconnaissance tardive d’un univers personnel

Trop en avance sur son temps, l’œuvre de Mahler mettra du temps à s’imposer. Sans son énergie à la défendre, elle reste négligée après sa mort, en dépit des efforts de ses proches dont Alma, Bruno Walter et Otto Klemperer. Le Chant de la Terre fut créé en novembre 1911 et la Neuvième symphonie en 1912 : Mahler n’aura jamais entendu ses dernières œuvres. Quant à la Dixième, elle devra attendre une création partielle en 1924, puis sera complétée par le musicologue Deryck Cooke. Elle fut finalement créée en 1964. À ce moment là, l’œuvre de Mahler commençait à refaire parler d’elle. Bannie dans les pays germaniques par le nazisme, il faudra la ténacité de certains de ses partisans pour faire en sorte que l’œuvre de l’Autrichien reprenne la place qui lui est due. Le chef américain Leonard Bernstein, entre autres, œuvra beaucoup pour ce faire. C’est lui qui réintroduit Mahler à Vienne. Depuis cette période de renouveau dans les années 60, Mahler s’est imposé comme l’un des compositeurs phares du répertoire. Quel chef d’orchestre d’envergure internationale n’a pas tenté «son» intégrale des symphonies ? Il suffit de consulter les programmes de concerts pour se persuader que Gustav Mahler a enfin réussi à faire entendre sa voix.

 « Mon temps viendra » disait-il devant les difficultés qu’il rencontrait pour faire accepter ses œuvres. Et c’est en effet ce qui se produisit vers les années 1960 puis surtout en 1971, grâce au film Mort à Venise de Luchino Visconti, où l’utilisation de l’Adagietto de la 5ème Symphonie (écouter le début de l’Adagietto) va engendrer un véritable engouement et sortir définitivement son œuvre tout entière du purgatoire relatif où, comme celle de Bruckner, elle était confinée depuis sa mort.

Mahler, Bruno Walter et Otto Klemperer

Ces deux disciples de Mahler, qu’il engagea alors qu’ils étaient très jeunes, devinrent par la suite de grands chefs d’orchestres. Bruno Walter dirigea, comme son ainé, le New York Philharmonic, mais quarante ans plus tard. Ayant fui le nazisme, ce fut surtout aux États-Unis pour Walter, et au Royaume Uni pour Klemperer, qu’ils menèrent une grande carrière. Toujours fervents défenseurs de l’œuvre de leur maître, ils laissèrent des enregistrements qui sont encore aujourd’hui appréciés des mélomanes.

Plus d’informations sur l’œuvre sur Wikipedia

Ressources liées pour Gustav Mahler

Commentaires des internautes

Anonyme, le 05/01/2012 à 20h18
C’est une très bonne idée de presenter “l’apatride” Mahler par l’itinéraire de son activité.

Mihaela Sanda Marinescu

Deckard, le 20/01/2012 à 0h02
Superbe article et quelques anecdotes dont je n’avais pas connaissance, sur fond de 6ème, une lecture bien agréable ;)

Anonyme, le 28/12/2012 à 7h45
La biographie de Mahler n’est plus complète. J’imagine que vous avez la possibilité de nous la restituer en intégralité car elle est excellente.
Francois Sarindar

Symphozik, le 28/12/2012 à 9h41
Bonjour et merci pour votre vigilance, c’est rétabli ! Pfiou…
Cordialement,
Jean-Baptiste

Rafiki, le 17/06/2013 à 1h49
Excusez-moi, mais dans la section “Prague“, il manque un “au“ à la dernière phrase...

Symphozik, le 17/06/2013 à 17h40
Ah ban enfin ! Je me demandais quand vous découvririez cette erreur, que dis-je, ce piège volontairement tendu à votre sagacité.
Merci, c’est corrigé :P
Jean-Baptiste

Anonyme, le 14/09/2013 à 1h05
La Dixième symphonie de Gustav Mahler dans la version Carpenter. Les musicologues ont été nombreux, on le sait, à s’intéresser à la compostion laissée inachevée par Mahler, sa Dixième Symphonie. Si les trois mouvements centraux , le premier scherzo, puis le Purgatorio et le second scherzo, nous paraissent fades en comparaison des mouvements extrêmes, l’Adagio et le finale (Allegro moderato et Andante comodo), cela s’accentue encore et s’impose à nous lorsqu’on écoute cette symphonie dans la version de l’Américain Clinton A. Carpenter, car il ne nous reste dans l’oreille après l’enregistrement de David Zinman avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, pour n’en retenir qu’un, que ces deux imposants, majestueux et impressionnants mouvement. Et sous la baguette de Zinman, on oublierait presque l’Adagio en entendant le Finale, qui est sans doute l’interprétation la plus mélodieuse de ce mouvement, comme si elle réunissait et concentrait en elle toutes les beautés éparses rencontrées dans l’ensemble de la production de Mahler, et c’est vrai qu’elle est romantique et sentimentale à souhait, un peu comme si Mahler était devenu un Tchaikovski. On finit par se dire que tout cela est un peu trop beau pour ressembler a ce que voulait le compositeur. Mais il est vrai que l’on est charmé par ce que Carpenter a fait de ce finale sur lequel il a travaille pendant des années et par le rendu orchestral qui nous est donné par Zinman, si bien que l’on en oublie toutes les réserves que suscite par aileurs la version de la Dixième par Carpenter. Celle de D. Cooke a toujours l’air d’avoir la préférence de la plupart des chefs, mais il n’en reste pas moins que ni l’une ni l’autre n’est totalement convaincante. Mais l’on reste admiratif et comme bluffé après avoir entendu cet enregistrement, et l’on atteint ici un sommet auquel il sera difficile de parvenir une seconde fois. Une bonne façon de faire passer plus facilement la musique de Mahler dans le grand public, même si cela nous éloigne un peu du véritable Mahler.
François Sarindar

Anonyme, le 14/09/2013 à 8h07
Ni l’une ni l’autre ne sont totalement convaincantes (j’ai oublié le pluriel ici) ; un peu trop beau pour ressembler à ce que voulait le compositeur (accent grave sur le a) ; ces deux imposants, majestueux et impressionnants mouvements (le pluriel pour le mot mouvement). Toujours mes éternelles auto-corrections.
François Sarindar

Anonyme, le 26/10/2013 à 13h09
Il aura fallu trois grands chefs d’orchestre d’origine juive, comme l’était Mahler, pour faire droit et place à ce dernier dans le répertoire symphonique, et deux d’entre eux ont été ses élèves : Bruno Walter (Schlesinger) et Otto Klemperer ; le dernier ne l’a pas connu mais il s’est fortement identifié à son “modèle“, et c’est bien sûr Léonard Bernstein, qui a eu, parmi les premiers, l’idée de faire une intégrale des symphonies de Mahler, en concert aussi bien que par le disque. Bernstein versait cependant un peu dans le spectaculaire et avait tendance à faire de Mahler “sa“ chose, et il faudra attendre d’autres chefs pour avoir enfin l’impression qu’il n’y a plus à défendre mais uniquement à interpréter, Mahler n’ayant plus besoin d’avocats pour soutenir sa cause. Dès l’instant où tous les grands chefs d’orchestre se sont mis à programmer dans leurs séries de concerts et dans leur discographie une, plusieurs ou toutes les symphonies de Gustav Mahler, c’est que l’on était passé de l’ignorance et de la curiosité ou de la passion à la normalisation. Aujourd’hui, nos oreilles ont été habituées et Mahler est un compositeur qui a fait “vieillir“ un peu d’autres grands créateurs du XIX eme siècle en se “classicisant“ lui-même. On le place bien à présent dans la continuité des Beethoven, Mendelssohn, Schumann et Brahms (et l’on n’étonne plus personne quand on fait cela). Il aura donc fallu attendre les années 1970-1980 pour voir cela se réaliser, et depuis lors cela est tout simplement admis.
François Sarindar

Anonyme, le 28/09/2014 à 11h40
Y’a pas ses œuvres avec les dates et leur genre c’est dommage

Pour un problème technique, utilisez le formulaire de contact ! Les messages inappropriés seront modérés avant que vous n’ayez pu prononcer prd krt skrz drn zprv zhlt hrst zrn.

Le saviez-vous ?

Bedrich Smetana, complètement sourd, compose encore son cycle Mà Vlast — Ma patrie — dont fait partie la célèbre Moldau.