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Musique et guerre

azerty, le 22/10/2021

Préambule

Ce dossier est le complément belliqueux de « musique et politique ». La musique et la guerre n’ont jamais fait bon ménage. On sait les désastres causés par les guerres de religion. C’est ainsi qu’en France, au début du XIIIe siècle, la malheureuse croisade des albigeois, menée par l’Église contre l’hérésie cathare, met à feu et à sang le Midi de la France. Conséquence musicale : la disparition des troubadours français qui, fuyant les conflits, se réfugient dans les pays proches, notamment en Espagne. Ils sont accueillis par Alphonse X de Castille, dit « le Sage », qui, poursuivant une tradition de tolérance, fait de sa cour un centre culturel foisonnant de musiciens, d’écrivains et de scientifiques. 

Un autre conflit, lourd de conséquences, est celui qui oppose l’Angleterre et la France, qu’on nomma guerre de cent ans (1337-1453). Dans un pays ravagé, la France perd la place essentielle qu’elle a si longtemps tenue, au profit de quelques compositeurs anglais comme John Dunstable, qui suit son protecteur, le Duc de Bedford, désigné régent du royaume de France après la victoire de l’Angleterre. Ces musiciens, tout en tirant les bénéfices de l’Ars Nova, imposent leur goût pour une polyphonie plus simple et plus harmonieuse. D’autre part, les compositeurs dits franco-flamands (comme Josquin des Prés) trouvent refuge dans les nouveaux foyers musicaux que sont la Bourgogne et la Flandre, régions restées prospères et pacifiques.

Si, comme on vient de le voir, la guerre a profondément pesé sur le cours de l’histoire de la musique, elle a souvent inspiré les compositeurs. C’est ainsi que l’ancienne chanson de l’Homme armé (allusion à l’archange Saint-Michel ou appel à la croisade) sera souvent réutilisée durant la Renaissance : elle est adaptée par Robert Morton en 1463 (écouter) et sert de teneur dans de nombreuses messes, notamment celle que Guillaume Dufay compose vers 1461 (écouter le Kyrie de la Messe « L’homme Armé »). On connaît aussi des Messes « L’homme armé » de Johannes Ockeghem, Josquin des Prés, Giovanni Pierluigi da Palestrina, etc.

Voici encore quelques exemples postérieurs au Moyen Âge, situés dans notre dossier consacré au thème de la guerre. En 1717, François Couperin présente lui aussi différents aspects de la guerre dans sa pièce pour clavecin La Triomphante : les bruits de la guerre (écouter), le combat (écouter) et la joie des vainqueurs (écouter). Les guerres napoléoniennes se terminent par des défaites qui réjouissent ses ennemis (on s’en doutait). Elles sont célébrées par deux œuvres pétaradantes : La Victoire de Wellington que compose Ludwig van Beethoven en 1813 (écouter un extrait), l’Ouverture 1812 que compose Tchaïkovski en 1880 (écouter la fin). De plus, elles se traduiront par la suite par une solide amitié franco-russe et de fréquents échanges culturels (on sait par exemple que Marius Petipa, le maître de ballet du Bolchoï, était d’origine marseillaise).

Nous allons maintenant aborder plus en détail les conséquences des deux grandes guerres mondiales du XXe siècle.

Pendant la guerre de 14-18

Un peu d’histoire 

Il vous reste probablement quelques souvenirs de vos cours d’histoire, mais un petit rafraîchissement ne sera sûrement pas inutile. Le précédent conflit franco-germanique en 1870-1871 se termine par la cuisante défaite de Napoléon III à Sedan. Mais c’est surtout l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine par l’empire allemand (traité de Francfort) qui traumatise durablement les Français (écouter). De sorte qu’un esprit de revanche s’installe durablement qui sera pour beaucoup dans le déclenchement de la première guerre mondiale. 

Pressentant un conflit possible, les deux puissances s’assurent des soutiens : ce seront la Triple entente du côté de la France, du Royaume-Uni et de la Russie, la Triple alliance du côté de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie. Il suffit désormais d’une étincelle pour que l’Europe tout entière s’enflamme : ce sera l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand, le 29 juin 1914, à Sarajevo en Serbie. Et puis vous vous rappelez sûrement de la suite : l’arrêt de l’invasion allemande grâce aux taxis de la Marne, l’effroyable guerre des tranchées et enfin l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, qui permet la victoire des alliés et la signature d’un armistice le 11 novembre 1918. Les territoires d’Alsace-Lorraine sont rendus à la France et l’Allemagne est redevable d’une amende énorme qui fera basculer les idées revanchardes dans son camp. 

Le bilan est terrible : neuf millions de morts, huit millions d’invalides et, en perspective, une seconde guerre mondiale, sans compter les traces psychologiques laissées par cette « sale guerre » (engagé volontaire en 1914, Adolf Hitler s’en souviendra). Impossible de vivre une telle période sans en être profondément marqué. C’est sur le monde de la musique que nous allons maintenant nous pencher.

Conséquences musicales diverses

Signalons d’abord une malheureuse victime collatérale : Enrique Granados (1867-1916). Ce compositeur espagnol n’a rien à voir avec le conflit entre la France et l’Allemagne. Hélas, le 24 mars 1916, il rate le bateau qui doit le ramener de Londres, ce qui l’oblige à s’embarquer avec sa femme sur un navire anglais, le Sussex, qui fait la liaison. Bien qu’une convention internationale interdise les torpillages sous-marins des navires civils, le Sussex est cependant coulé par un sous-marin allemand à la suite d’un quiproquo : les époux Granados périssent dans le naufrage, victimes collatérales d’une guerre qui n’était pas la leur…

Pendant que les combats font rage sur le front, à l’arrière se livre une guerre idéologique : c’est ainsi qu’en 1916, on voit la création de la Ligue nationale pour la défense de la musique française. Tandis qu’Achille Claude Debussy (1862-1918) sombre dans un nationalisme cocardier (il se fait appeler « Claude de France » et entreprend la composition de Six sonates pour divers instruments en hommage aux compositeurs français du XVIIIe siècle), Maurice Ravel (1875-1937) s’oppose courageusement aux positions extrêmes de la Ligue en évitant de confondre défense de la patrie avec interdiction de la musique contemporaine. Il n’en est pas moins patriote et, bien que réformé à cause de sa petite taille, il réussit à se faire engager comme conducteur de camion et participe au conflit avec courage (il sera même blessé).

L’histoire démontre que la plupart des musiciens français ont fait preuve de patriotisme, voire d’héroïsme, pendant la Grande Guerre. Passons en revue les plus connus par ordre chronologique. Albéric Magnard (1865-1914) y a laissé sa vie. Alors que les Allemands progressent vers Paris en 1914, ils font une pause à Baron, petit village de l’Oise où le compositeur a acheté une résidence secondaire. Il y attend les envahisseurs, arme au poing, et tue un soldat allemand. La riposte ne se fait pas attendre : sa maison est incendiée et il périt dans les flammes.

Compositeur vieillissant, Paul Dukas (1865-1835) est complètement bouleversé par la guerre, au point de s’arrêter complètement de composer (lui qui était déjà si avare de nouvelles œuvres !). Ses velléités guerrières (« Je suis prêt à me faire casser la figure comme un autre ») sont stoppées net : il a 48 ans et n’est plus mobilisable. Il perd beaucoup d’amis et vit très mal ces années difficiles. Il s’occupe l’esprit en révisant des œuvres, mais abandonne tout projet d’écriture. La fin de la guerre ne lui remonte pas le moral : « il a fallu trop de sang et de ruines ». Il ne produira plus qu’une étonnante pièce pour piano, énigmatique et désespérée, La plainte au loin du Faune (1920), sorte de tombeau en hommage à la mémoire de Debussy (écouter). Ses dernières années seront principalement consacrées à l’enseignement. Parmi les nombreux élèves de ce grand pédagogue, on trouve notamment…Olivier Messiaen !

Erik Satie (1866-1925), pour excentrique et facétieux qu’il soit, n’est pas indifférent au triste climat qui règne durant la guerre. La mélancolie de ses trois Avant-dernières pensées (1915 ; écouter la première) traduit bien la tristesse que lui inspire le conflit. Les titres qu’il donne aux œuvres de cette époque sont plutôt désabusés (3 Valses du Précieux dégoûté en 1914 ou Musiques d’ameublement en 1917 : écouter). En 1917 encore, son « ballet-réaliste » Parade, à la fantaisie débridée, peut être considéré comme un pied de nez à la guerre (écouter le début) et, l’année suivante, son ascétique Mort de Socrate nous replonge dans l’ambiance d’un lendemain de guerre amer et sans illusions (écouter le début). 

Charles Koechlin (1867-1950) ne participe pas directement à la guerre à cause de son âge (47 ans). Mais, étant donné que les concerts consacrés à ses œuvres sont annulés, il continue à composer et à écrire, notamment son Traité d’orchestration, considérant que, ne pas interrompre ses activités musicales et théoriques, est une façon de contribuer à la défense de la culture française, et donc de la patrie. Il rédige d’ailleurs en 1917 un article «  La Vie musicale pendant la guerre  » où il défend cette cette façon de lutter et s’oppose au nationalisme outrancier de Camille Saint-Saëns, qui voudrait exclure la musique allemande des concerts français (il rejoint sur ce point la position nuancée de Maurice Ravel).

Albert Roussel (1869-1937), qui a servi dans la Marine nationale entre 1889 et 1894, demande à rempiler en 1914. Sa demande ayant été rejetée du fait de son âge (il  a 45 ans), il parvient tout de même à se faire engager comme ambulancier pour la Croix-Rouge et rejoint le front en 1915. Durant cette période, il poursuit la composition de son opéra-ballet Padmâvatî (1913-1918) ; les plaintes déchirantes du final ne sont pas sans évoquer celles des blessés qu’il transporte (écouter un extrait). 

Florent Schmitt (1870-1958) est un défenseur actif de la culture de son pays. En 1909, il a créé la Société musicale indépendante avec notamment Ravel et Koechlin : le but était de défendre la musique française contre l’emprise trop envahissante de la musique allemande (notamment Richard Wagner). Son patriotisme est donc sans équivoque (même si on pourra en douter pendant la deuxième guerre mondiale… mais c’est une autre histoire qui sera abordée dans le chapitre suivant). En 1918, il écrit Légende, pour saxophone et orchestre, œuvre tourmentée (écouter un extrait), traduisant l’angoisse qui plombe cette fin de guerre mais aussi un peu l’espoir d’une fin heureuse.

Très attaché à sa région, Déodat de Séverac (1872-1921) s’installe en 1910 dans la cité cévenole de Céret. Il ne quittera sa ville que pour s’engager au service de son pays en guerre, mais il sera surtout utilisé à l’arrière pour ses talents de musicien. Cependant il vivra très difficilement ces années sombres qui nuiront à son inspiration et seront pour beaucoup pour expliquer son décès prématuré quelques années plus tard, à l’âge de 49 ans.

Reynaldo Hahn (1874-1947), d’origine vénézuélienne, est naturalisé en 1912. À peine est-il français qu’il est mobilisé en 1914 : il se comporte vaillamment et fait honneur à son nouveau drapeau.

André Caplet (1878-1925), fidèle ami de Debussy, bien qu’exempté du service militaire, s’engage au moment de la déclaration de Guerre. Il combat sur les Hauts de Meuse aux côtés d’Alain-Fournier, auteur du Grand Meaulne, qui trouvera la mort dès septembre 1914. Il ne se remettra jamais de cette guerre et devra interrompre sa brillante carrière de chef d’orchestre. Il mourra en 1925 à l’âge de 47 ans.

Joseph Canteloube (1879-1957) n’a pas participé directement au conflit car, enrôlé au début de la guerre, il est cantonné à Montauban (Tarn-et-Garonne), ville bien éloignée des combats. Folkloriste reconnu, son travail sur le patrimoine musical est considéré comme suffisamment important pour le préserver. De sorte qu’il accomplira son service aux armées comme secrétaire pendant trois ans.

Paul Le Flem (1881-1984), compositeur peu connu mais néanmoins talentueux, est mobilisé en 1914. D’abord brancardier, il est dirigé en 1916 vers un régiment « spécial russe » (il parle en effet cette langue). En 1917, l’attaque du fort où il est cantonné décime son régiment. Il faut croire que son attitude a été héroïque car il est décoré de la médaille militaire. Ramené vers l’arrière, il sera ensuite chargé d’inspecter le contingent russe.

Edgar Varèse (1883-1965) n’a pas beaucoup participé au conflit. Le début de la guerre l’oblige à quitter Berlin où il résidait depuis 1907. À Paris, il est mobilisé mais, atteint d’une double pneumonie, il est réformé au bout de six mois. Il préfère alors s’exiler en 1915 aux États-Unis où il trouve des conditions plus favorables à son travail musical révolutionnaire.

Ici s’arrête cette longue liste des compositeurs qui ont vécu de façon souvent héroïque le conflit de 1914-1918. La génération suivante était trop jeune encore pour y participer mais on la retrouvera, prête à lutter, pendant la deuxième guerre mondiale, qui fait l’objet d’un prochain chapitre.

Œuvres composées en réaction à la guerre

Parmi les nombreuses œuvres de circonstance composées à l’occasion de la guerre (déplorations, marches et autres fanfares), on ne citera que les plus remarquables :

- Debussy : Noël des enfants qui n’ont plus de maisonSonate pour violoncelle et piano (1915), Sonate pour flûte, alto et harpe (1915), Sonate pour violon et piano (1916-1917)

- L’Histoire du soldat (1917) d’Igor Stravinski (écouter le début).

- Le Tombeau de Couperin (1919) de Maurice Ravel (chacune des six pièces est dédiée à l’un de ses amis tombés au combat : écouter le Prélude).

- Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Cyprès et lauriers, œuvre peu connue, hommage aux poilus de 14 (écouter des extraits).

Pendant la guerre de 39 45

Les nazis au pouvoir

Pour bien comprendre le déroulement des événements qui aboutissent à la seconde guerre mondiale, il faut remonter au 30 janvier 1933, date à laquelle Adolf Hitler, chef du parti nazi (de Nationalsozialismus), arrive au poste de chancelier du Reich allemand. Il est appelé (sous la pression des partis de droite et des chefs d’industrie) par Paul von Hindenburg, président de l’époque, pour remettre de l’ordre dans le pays, divisé par les conséquences de la crise économique de 1929 : chômage dramatique, montée des syndicats et des partis de gauche. Dès le 1er février, Hitler obtient de Hindenburg la dissolution du Reichstag (assemblée parlementaire) et l’organisation de nouvelles élections. Pendant celles-ci, les milices nazies sont investies de pouvoirs d’auxiliaires de police et, sous des prétextes divers, se livrent à de nombreuses rétorsions contre des personnalités de gauche. 

L’incendie du siège du Reichstag, dans la nuit du 27 aux 28 février, précipite les choses : les exactions se poursuivent allant jusqu’au meurtre, et la demande de protection policière s’intensifie. La majorité de la nouvelle assemblée approuve la politique autoritariste d’Hitler et lui accorde les pleins pouvoirs pour une durée de 4 ans. La milice nazie, dont les SS (pour Schutzstaffel) sont l’élite, continue sa sombre besogne. Elle est notamment responsable de la vague d’assassinats déclenchée en juin 1933 après la Nuit des Longs Couteaux. Un climat de terreur s’installe durablement et, après la mort de Hindenburg le 3 août 1934, Hitler, considéré comme le sauveur de l’Allemagne, se fait nommer à la fois président et chancelier. Son but ultime est enfin atteint : détenir entièrement la mainmise sur son pays (et ce en toute légalité). Il peut enfin mettre en œuvre ses ambitions expansionnistes : il a l’opinion pour lui qu’il sait habilement manipuler par ses discours revanchards et antisémites (les juifs sont considérés par la majorité de la population comme responsables de tout).

Après avoir équipé à neuf et réorganisé l’armée, l’appétit guerrier d’Hitler peut enfin être satisfait avec l’invasion de la Pologne en septembre 1939. Le jeu des alliances entraîne bientôt toute l’Europe dans le conflit. Et cela commence très mal pour les alliés puisqu’en avril 1940, les troupes d’Hitler déferlent sur la Suède et le Danemark. Puis, en mai-juin 1940, c’est l’invasion fulgurante (Blitzkrieg, guerre-éclair) des Pays-Bas, de la Belgique, du Luxembourg et de la France : contournant la ligne Maginot par les Ardennes, les Allemands prennent de cours l’armée française…qui s’effondre en quelques semaines (elle était pourtant considérée comme une des meilleures de son temps).

Le 17 juin 1940, le nouveau gouvernement dirigé par Pétain (héros national de 14-18) doit signer l’armistice par lequel c’est toute la moitié nord du pays qui est concédée à l’Allemagne. Dans la France occupée, la musique est un outil de propagande essentiel pour servir la volonté de domination du régime nazi qui proclame : « Deutschland, das Land der Musik » (l’Allemagne est le pays de la musique).

Pour les occupants, il n’y a que deux sortes de musique : celle qui est jugée conforme à l’idéal du régime et celle qui ne l’est pas, qui est dite « dégénérée ». Ce terme vague permet de condamner, quelle qu’en soit la valeur esthétique, tout ce qui paraît suspect, notamment tout ce qui, de près ou de loin, semble d’origine juive. À l’opéra par exemple, toute œuvre nouvelle doit exprimer les valeurs de la race aryenne (puissance, courage et supériorité raciale) et Richard Wagner est considéré comme un modèle indépassable. Au concert, ce sont les grands solistes allemands qui sont privilégiés. La polémique qui règne à propos du pianiste virtuose Alfred Cortot en dit long sur les difficultés rencontrées par les musiciens non germaniques. S’ils veulent travailler, ils sont obligés d’adopter une attitude ambiguë vis-à-vis du pouvoir. Les compositeurs doivent de même courber l’échine devant « le génie allemand ». 

Les réactions des musiciens

Même les artistes allemands ont du souci à se faire s’ils ne sont pas du goût très conservateur du ministre de l’éducation du peuple et de la propagande, l’impitoyable Joseph Goebbels (dont la politique est l’équivalent du jdanovisme russe). C’est ainsi que Richard Strauss (1864-1949) et Carl Orff (1895-1982) frôlent la mise à l’index. Quant à Anton Webern (1883-1945), il fait bien entendu partie des « dégénérés » mais reste toléré en Autriche à condition de se faire oublier. Son ami Alban Berg est lui aussi un dégénéré, mais il meurt en 1935, peu de temps après la nomination de Goebbels (que l’atonalisme révulse). Le cas d’Arnold Schoenberg (1874-1951) est plus radical car, en plus d’être l’inventeur du dodécaphonisme, il est juif ! Sa seule planche de salut est donc de s’exiler aux États-Unis. Paul Hindemith (1895-1963), très actif pendant le Reich bien que considéré comme dégénéré, préfère prudemment s‘exiler avec sa famille en Suisse, puis aux États-Unis en 1940.

Beaucoup de ses collègues, non germaniques mais menacés par les nazis, choisissent eux-aussi l’exil : Béla Bartók et Stravinski partent aux États-Unis, Darius Milhaud au Brésil. Les artistes n’ont en fait que trois solutions s’ils désirent sauver leur peau : collaborer, s’exiler ou entrer en résistance. C’est l’objectif du Front national des musiciens, qui est une organisation que la Résistance crée en mai 1941. Toute la crème des jeunes musiciens en fait partie : Louis Durey, Roger Désormières, Roland-Manuel, Francis Poulenc, Georges Auric, Arthur Honegger (radié en 1943 pour attitude ambiguë). L’une des actions préférées de ces musiciens est de glisser dans leurs partitions, au nez et à la barbe des censeurs nazis, des chants patriotiques. C’est ainsi que Francis Poulenc, au début de la quatrième partie du ballet Les Animaux modèles (1942), entonne fièrement le thème de la chanson Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine (écouter).

Dans le même état d’esprit, nombreux sont les compositeurs qui mettent en musique des poèmes célébrant la culture française et la paix tant espérée. Le même Poulenc, dans son cycle de chœurs Figure humaine (1943) sur des poèmes de Paul Éluard (auteur bien entendu interdit), inclut le célèbre Liberté (j’écris ton nom : écouter la fin). Certaines œuvres sont de véritables appels à la lutte armée. Poulenc (encore lui), met en musique le poème Le mendiant (1942), dans lequel des menaces sont clairement proférées contre les occupants : « Tremblez, ah maudite race / Vous qui n’avez point de pitié / Un jour prenez garde ô race/ » (écouter).

Nombreux sont les amis de Poulenc qui mènent aussi une résistance à leur manière. Par exemple : organiser des concerts comportant des œuvres de compositeurs français ou étrangers, passés ou contemporains, interdits par les nazis car ils ont clairement affiché leur opposition à la domination allemande. On n’y trouve notamment Debussy, Ravel, Bartok, Stravinski, Jean Françaix, Henri Sauguet, Henri Dutilleux, André Jolivet, Olivier Messiaen, etc. Tandis que certains créateurs arrêtent de produire (Durey et Auric notamment), d’autres mettent un point d’honneur à produire des œuvres exaltant leur patrie. Par exemple, Joseph Canteloube anime des émissions radiophoniques présentant des chants folkloriques (il publiera en 1949 une Anthologie des chants populaires français).

Alors que la France des années 40 subit le joug de l’occupation allemande, Pierre Schaeffer monte clandestinement le Studio d’Essai de la Radiodiffusion. C’est dans ce lieu de recherche qu’il crée la musique concrète, assisté par Pierre Henry. C’est un véritable pied de nez adressé aux valeurs conformistes des nazis. Toujours dans le domaine radiophonique, il faut aussi signaler la création de radio Londres, souhaitée par De Gaulle pour assister la Résistance. L’existence de cet organe d’information a été (malgré les efforts de brouillage par les Allemands) un formidable moyen de rassembler tous les Français hostiles à l’occupation. Son action a notamment été très utile pour l’organisation du débarquement (écouter la célèbre annonce du 5-6 juin 1944).

Il faut quand même évoquer une note discordante dans ce concert de patriotisme : le cas Florent Schmitt. On connaissait son patriotisme pendant la première guerre, mais aussi un penchant en faveur de l’Allemagne des années 30. Ce dernier se confirme au cours d’un concert parisien du 26 novembre 1933 présentant une œuvre de Kurt Weill. Selon Robert Brasillach, un autre sympathisant du nazisme, il aurait crié « vive Hitler » et aurait ajouté « nous en avons déjà assez de mauvais musiciens pour avoir à accueillir les juifs allemands ». Peut-être disait-il tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas... car tout n’était pas si clair pendant ces années sombres. Un texte de François Coadou (présenté ci-dessous dans les références) considère comme une légende inventée après coup, le fait que l’ensemble des musiciens français ait accompagné l’action courageuse de Francis Poulenc et de ses amis pendant l’occupation. En particulier il affirme que l’activité collaboratrice du Conservatoire de Paris est prouvée par le fait que son directeur avait précédé la politique antisémite de Pétain en excluant tous les juifs (professeurs et étudiants) dès le 30 décembre 1940. 

Au risque de terminer sur une triste conclusion, il faut bien avoir conscience que ces années d’occupation n’ont pas été pénibles pour tout le monde. Elles ont aussi été l’occasion de bien des affaires juteuses et ont conduit une grande partie des Français à collaborer, passivement ou volontairement, avec l’ennemi.

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